Le parti islamiste Ennahda dispose aujourd'hui d'une certaine avance dans les pronostics du vote. Cela dit, il y a une mobilisation grandissante des forces progressistes, et aujourd'hui, la question qui se pose à la veille du scrutin est de savoir quelle sera la proportion de l'avance d'Ennahda.
Il faut dire qu'Ennahda correspond aussi aux aspirations d'une couche de la société traditionnelle et conservatrice. Les Tunisiens se reconnaissent bien dans leur héritage islamique loin des enjeux politique. Et l'islamisation progressive de la société est déjà là. Il suffit de faire un tour sur un campus d’université. Depuis la chute de Ben Ali, les jeunes filles voilées se sont multipliées, et il arrive souvent de voir dans une classe sur une trentaine de filles, une seule qui est non-voilée.
Femme, laïcité et place de la religion ont été des thèmes qui ont fait sensation pourtant et pas seulement sur les plateaux des télévisions tunisiennes qui ont invité de nombreux représentants de la société et de responsables de partis politiques pour des débats.
En Tunisie, les femmes ont obtenu depuis de longues années un statut que leur envient beaucoup de leurs consoeurs du monde arabe: droit de vote, droit à l'avortement, au divorce, interdiction de la polygamie et une égalité constitutionnelle entre les sexes.
Ces acquis, imposés à marche forcée par le père de l'indépendance, Habib Bourguiba, en 1956, s'enracinent dans la pratique ancienne d'un islam tolérant, dans un pays où cohabitent encore sans heurts musulmans sunnites majoritaires et minorités kharéjite, juive, chrétienne.
Au départ, Ennahda était un parti islamiste radical. Mais après le 14 janvier, il a tenté d'opérer une reconversion démocratique, par exemple en reconnaissant le code du statut personnel de la femme. Mais certaines de ses déclarations sur la revalorisation des mères au foyer, sa volonté d'installer un grand ministère de l'Éducation, ont inquiété le camp des démocrates de gauche et du centre.
Déjà, dans certaines classes, des enseignants islamistes ont séparé les garçons et les filles, tandis que d'autres promettaient pour bientôt de nouveaux manuels scolaires, pour rétablir "la vérité".
Finalement, tout tourne autour de ce parti qui se réclame d'un islamisme modéré, avec comme modèle la Turquie d'Erdogan. Mais qui inquiète beaucoup ses adversaires, justement à cause de sa puissance de feu et des Salafistes extrémistes qu'on y retrouve. D'ailleurs Ennahda a reçu, à la veille des élections un soutien éloquent celui du cheikh Youssef Al-Karadawi éminence de l’islamisme dur. Youssef Al-Qaradawi qui depuis le Qatar, inonde le monde islamique de diktats obscurantistes. Il est notamment adepte de la défenestration des homosexuels. Il a manifesté son soutien au parti Ennahda et a lancé, le 22 octobre, une fatwa qui devrait faire réfléchir les démocrates tunisiens. Le texte, publié sur son site, fait du bulletin de vote pro-islamiste une obligation sainte.
Quel scénario après les élections ?
Si Ennahda dépasse les 30 %, alors il y a risque d'une confrontation, car les membres du parti et ses militants vont faire pression sur la rue pour dire que, face à la religion, la liberté a ses limites.
Si ce parti a entre 20 et 25 %, la situation sera gérable pour le pays, et les laïcs et les démocrates tous ces partisans de l'"État civil", comme les Tunisiens qualifient leur modèle laïque, pourront respirer. Car la plupart des autres formations politiques n'ont pas envie de faire alliance avec Ennahda. Elles sont largement hostiles à un compromis.
Car Ennahda se distingue des autres formations politiques en prônant un régime parlementaire, seul moyen pour eux d'accéder plus tard à la présidence de la République, car ils n'ont aucune chance de gagner aujourd'hui au suffrage universel direct.Toutes les autres grandes formations se sont prononcées pour un régime semi-présidentiel avec un parlement fort, et veulent voir la constitution garantir l'égalité des droits et la liberté d'expression donnée par la révolution.
Aujourd'hui, plus de 7 millions d'électeurs sont appelés à élire les 217 membres d'une Assemblée constituante, le coup de tonnerre serait de voir les islamistes rafler la majorité absolue au soir du vote. Attendons les résultats, en sachant que cette élection est sous les projecteurs du monde arabe et du monde occidental.
Vidéo Youtube sur le reportage de France 24 "Au coeur d'Ennahda" par nahdhawi1