 Une position ambiguë sur des dossiers comme les intérêts bancaires, les casinos, les débits de boisson…
L’art et la création auront-ils droit de cité?
«Expression de la volonté des islamistes modérés d’intégrer l’arène politique», le PJD n’arrive pas à se défaire de son référentiel religieux pour s’inscrire dans le registre de la normalité politique qu’implique le respect de la loi sur les partis qui interdit la création de formations sur des bases religieuses ou ethniques. Ses dirigeants préfèrent camper sur leur position, s’accrochant bec et ongles à leur référentiel religieux, considéré comme leur «raison d’être politique», comme a tenu à le préciser sur nos colonnes Abdelilah Benkirane, SG du PJD. Celui-ci, accompagné des mousquetaires de sa formation, multiplient les rencontres avec différentes personnalités du monde des affaires et de la société civile. L’objectif est de «vendre» une nouvelle image de cette formation islamiste qui est devenue «plus fréquentable». Reste qu’il ne faut pas être amnésique. Car, si les dirigeants du PJD évitent actuellement d’aborder les sujets qui fâchent, échéance électorale oblige, leur position n’a pas changé sur le fond de ces dossiers. S’ils adoptent une nouvelle approche pour séduire une frange de la société, préférant axer leur discours sur les sujets économiques et la moralisation de la vie publique, cela ne doit pas faire oublier les positions rigides de la formation de Benkirane sur des sujets de société. Ses dirigeants n’ont cessé de défrayer la chronique depuis leur entrée dans le jeu politique. Leurs déclarations tonitruantes et controversées ont souvent choqué et poussent à s’interroger sur le véritable projet de société que propose ce parti, considéré comme l’un des favoris du scrutin du 25 novembre. Si le PJD conduit le prochain gouvernement, nous dirigerons-nous vers une «talibanisation» de la société marocaine? Rien n’est moins sûr, en dépit des déclarations rassurantes des dirigeants du PJD, soulignant être plus proches du modèle du parti islamiste turc. Sauf que l’attitude des «faucons» de cette formation, souvent mis au-devant de la scène pour véhiculer de façon officieuse les positions officielles du parti qu’il n’ose pas assumer devant son électorat, n’est pas aussi rassurante sur plusieurs dossiers. A commencer par le statut de la femme.
Quand Benkirane est interrogé sur l’orientation du PJD en matière de partage d’héritage, il oppose une fin de non-recevoir, soulignant qu’il «ne peut pas modifier les dispositions du texte sacré». Un prétexte qui pourrait être étendu à d’autres questions, dont la vente d’alcool, les casinos, les intérêts bancaires… Autant de sujets d’une grande importance pour les opérateurs économiques et sur lesquels le PJD adopte une position pour le moins douteuse. Cette ambiguïté s’explique par le paradoxe auquel fait face cette formation qui n’ose pas clamer haut et fort son objectif de prédication, qu’elle ne cesse d’alimenter à travers des canaux officieux. Reste à savoir si ce positionnement en tant que «protecteur de la religion» pourrait être officialisé en cas de conduite du gouvernement. Les dirigeants du PJD risquent ainsi d’être en porte-à-faux avec l’un des principaux fondamentaux de la Constitution marocaine qui précise clairement que l’Islam est la religion de l’Etat, mais surtout que c’est l’institution de la Commanderie des croyants qui a le monopole des questions religieuses. L’histoire du parti est néanmoins parsemée d’incidents soulignant la mission de «protecteurs de la vertu et de la piété» dont se prévalent ses principaux dirigeants. Leur position hostile aux festivals est un secret de polichinelle. Lorsque les organisateurs du festival Mawazine ont invité le chanteur britannique Elton John, Mustapha Ramid, considéré comme la «grande gueule du PJD», est monté au créneau, estimant «qu’il y a un risque d’encourager l’homosexualité au Maroc!», selon des déclarations rapportées à l’époque. Benkirane, lui, tout en tenant à souligner que son parti n’est pas contre la culture, ni la création, présente une autre explication. Pour lui, «ce n’est pas l’homosexualité du chanteur qui est la cause de la montée au créneau de son parti, mais plutôt parce qu’une de ses chansons contient des insultes à l’encontre des prophètes». Les dirigeants islamistes semblent se perdre dans les explications au point de paraître contradictoires. Globalement, la position du PJD sur les questions culturelles est bien connue. Les festivals sont considérés comme «des lieux favorisant la débauche». La création est aussi dans la ligne de mire du PJD. Les épisodes des films Marock, Casanegra ou encore la pièce de théâtre interprétée par l’actrice Latifa Ahrar ont tous poussé les dirigeants islamistes à demander leur interdiction ou pour le moins à dénoncer leur contenu. L’art et la création auront-ils droit de cité si le parti accède au pouvoir? Le suspens devrait se maintenir jusqu’à l’annonce des résultats du scrutin du 25 novembre.
Libertés publiques
Les libertés publiques constituent un autre sujet sur lequel les dirigeants du PJD restent intraitables. Le SG du parti a précisé qu’il est prêt à défendre les libertés publiques… «inscrites dans les lois». Exit donc les libertés pour lesquelles des associations militent depuis des années. Le parti qui s’est farouchement battu pour empêcher l’introduction d’une disposition sur la liberté de culte dans la nouvelle Constitution brandit la menace d’évangélisation et la vulnérabilité des citoyens face aux mouvements de prosélytisme. Il faut dire que le parti continue à camper sur ses positions populistes, sans présenter de véritables solutions aux problèmes de société. Les discours de morale et le dénigrement des autres courants idéologiques semblent être le seul fonds de commerce d’une formation qui est pressentie pour occuper les premiers rangs lors du prochain scrutin.
Mohamed Ali MRABI (L'Économiste) |