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La troisième rencontre annuelle de l’association Kifkif s’est tenue à Sebta. Message clé : « Vous n’êtes pas seuls et des jours meilleurs viendront. »
Si certains Marocains ont été choqués par le choix d’un « préside occupé » pour la réunion de l’association des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT), si certains ont annoncé une « gay pride » comme ils auraient annoncé un rituel satanique, d’autres ont été davantage marqués par la déclaration du fondateur de l’association, Samir Bargachi : « Les homosexuels au Maroc souffrent de dépression. [...] Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’homosexuels qui pensent au suicide. » Il enfonce le clou : 30% des membres de la communauté LGBT au Maroc auraient déjà pensé – sérieusement – au suicide (cf. interview).
Un rapide tour sur Internet confirme que pour de nombreux homosexuels et lesbiennes, vivre au Maroc est si difficile que le suicide devient une option tentante. Tout y est : les vexations de la société, le poids du silence et l’isolement de ceux qui n’osent le révéler à personne – et surtout pas à leur famille –, sauf virtuellement.
Le poids d’une société musulmane et conservatrice, comme l’exprime cette jeune lesbienne sur le site Casafree.com : « Je crois qu’être homo au Maroc est un sujet frappé par un double H : hram et hchouma. »
Une aide auprès des médecins
Ainsi, sous le titre « Fatigué de vivre », un jeune internaute homosexuel de 17 ans lance un appel au secours poignant sur un forum consacré à la dépression. « Je vis au Maroc et je suis gay. Vous devez donc comprendre l’homophobie et l’incompréhension totale dans laquelle je vis. [...] J’ai essayé cette année de me suicider en prenant des médicaments, et j’avais commencé à m’automutiler, mais je crois que j’ai réussi à me contrôler sur ce dernier point.
Pour ce qui est du suicide, cette pensée commence à me rendre fou, à chaque fois que je suis près d’une fenêtre, je m’imagine en train de sauter. » Alors que les membres du forum lui conseillent d’aller chercher de l’aide auprès d’un médecin, il leur répond : « L’homosexualité est interdite par la loi au Maroc, donc je ne crois pas qu’un psy accepte de me soigner si je lui dis que je suis gay. Il se peut qu’il l’annonce à mes parents, ce qui va juste augmenter mes problèmes. »
Pourtant, Hamid, un trentenaire homosexuel de Casablanca, créatif dans la pub, ne pense pas que le problème soit si répandu : « Cela concerne surtout les adolescents, perdus quand ils découvrent leur orientation sexuelle. »
Ce n’est pas l’opinion de la psychiatre Ghita El Khayat, qui lance, comme une boutade, « moi, je n’ai pas rencontré d’homosexuels marocains heureux : peut-être parce que je n’ai “analysé” que ceux qui sont venus me consulter ! » Ceux qui vont voir le Dr El Khayat « se sentent extrêmement mal. Et le plus souvent, c’est leur orientation sexuelle qui est la cause de leur problème ». Elle explique que l’homosexualité d’un de ses membres est une réalité quasiment impossible à supporter pour la famille marocaine.
Beaucoup d’homosexuels choisissent donc de se taire, « ce qui est encore plus difficile à vivre. C’est très rare que la famille soit au courant. Ce sont des gens qui souffrent atrocement car ils sont mis à l’écart de la société.
Et il arrive souvent qu’ils se mettent d’ailleurs eux-mêmes à l’écart pour protéger les gens qu’ils aiment, leur famille, leur mère, etc. » Selon la psychiatre, la manière de vivre ce « repli sur soi » dépend néanmoins de la catégorie socioprofessionnelle des concernés.
Quant au suicide, pour elle, « toutes les fortes dépressions exposent les individus au suicide, il faut être très vigilant ». Surtout quand ils traversent ce que Ghita El Khayat appelle « des périodes fragiles » : l’adolescence, la perte d’un emploi ou encore... l’annonce de son orientation sexuelle à sa famille !
Un drame familial
Othman, un trentenaire gadiri, se souvient avec tristesse du jour où il a expliqué « qui il était » à ses parents. Sa mère a fondu en larmes, son père est parti sans répondre, et depuis, « ils font comme si de rien n’était, comme si cela n’était jamais arrivé ».
Il vit donc dans la clandestinité, par peur que ses parents ne soient affectés par des rumeurs… Parce que s’il « est assez fréquent que les homosexuels aient besoin de se déclarer à leur famille pour aller mieux, l’annonce se passe souvent très mal ». Opprobre social et vexations extérieures mis à part, c’est surtout un drame familial. Vivre dans le silence et déprimer, ou bien l’annoncer à ses parents et déprimer... le happy end est loin.
Que dit la loi ?
A l’occasion de la rencontre, Kifkif a déclaré le 19 octobre « Journée nationale de l’homosexuel marocain ». Paradoxal quand on sait que tout acte homosexuel, interdit par l’article 489 du code pénal, est passible de 6 mois à 3 ans d’emprisonnement et d’une amende de 120 à 1 200 dirhams.
Ces actes sont même qualifiés de « licencieux et contre nature » dans le texte de loi. Enfin, l’association qui organisait la rencontre, créée en 2005, n’a elle-même aucune existence légale au Maroc. Les volontaires de Kifkif ont essayé d’obtenir la légalisation de l’association au Maroc, sans succès.
Questions à... Samir Bargachi
Chargé de la communication du magazine Mithly et fondateur de Kifkif
actuel. Pourquoi déclarer le 19 octobre « Journée nationale de l’homosexuel marocain » ?
Samir Bargachi. Le 19 octobre est, depuis quatre ans, une date très significative au Maroc pour la communauté LGBTQI (lesbienne, gay, bisexuelle, transsexuelle, queer et intersexuelle), puisque c’est la date à laquelle nous commémorons la lutte pour les droits du collectif.
Le but principal de Kifkif étant d’obtenir la reconnaissance de ces droits. C’est aussi la commémoration de la mort de Leila Amrouche, une lesbienne qui s’est suicidée à la même date, en 1995, pour échapper à un mariage forcé.
Lors de la rencontre, vous avez déclaré : « Les homosexuels au Maroc souffrent de dépression. Les chiffres font peur ; vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’homosexuels qui pensent au suicide »…
Kifkif recueille des données relatives à la population LGBT depuis 2004. Une étude récente réalisée par notre équipe a relevé des faits inquiétants. Une inquiétude que partagent avec nous les principales organisations nationales et internationales indépendantes.
Comment expliquez-vous cette situation ?
Nous subissons une double discrimination : sociale et politique. Nous sommes un groupe marginalisé, qui ne reçoit aucune attention de l’Etat. Les cas de violence et de discrimination que nous dénonçons depuis toujours sont ignorés par les autorités.
Pourquoi avoir choisi Sebta pour cette rencontre ?
Nous considérons Sebta comme une ville marocaine, et de fait, les Marocains représentent plus de 50% de sa population. Nos rencontres ont eu lieu dans différents points du territoire national – les premières s’étaient déroulées à Rabat et Marrakech – et ceux qui ont souligné le choix de Sebta l’ont fait pour nous diaboliser : l’effet de leur homophobie.
La nouvelle Constitution garantissant le respect des libertés individuelles, allez-vous réclamer l’abrogation de la loi punissant les « actes homosexuels » ?
Depuis sa création, Kifkif demande l’abrogation de l’article 489. C’est notre raison d’être et c’est notre plus grand objectif au niveau politique. La reconnaissance par une partie de la société marocaine de notre existence, ainsi que l’acquisition des libertés fondamentales et de nos droits les plus légitimes, représentent un rêve qui restera impossible sous le code pénal actuel, qui dans son article 489 discrimine n’importe quel acte relatif à l’homosexualité.
Propos recueillis par A.C.
source: actuel
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