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L’homosexualité, ou le dernier combat pour rester un homme Imprimer Envoyer
Vendredi, 18 Novembre 2011 20:13

De l’eau jusqu’à la bedaine, un groupe de notables égyptiens marine dans la piscine d’un club huppé du Caire et caquète. Ces hommes refont, pour la millième fois, le même monde, le leur. Le Captain Ni’mat est du nombre. Mis sur la touche par l’armée de l’air après la défaite de 1967 contre Israël, l’ancien pilote de chasse prend de l’âge et du ventre. Un jour torride, les minimes de l’équipe masculine de natation du club investissent le bassin des vieux phoques pour leur entraînement.

Pascale Zimmermann | 18.11.2011 | 11:56

De l’eau jusqu’à la bedaine, un groupe de notables égyptiens marine dans la piscine d’un club huppé du Caire et caquète. Ces hommes refont, pour la millième fois, le même monde, le leur. Le Captain Ni’mat est du nombre. Mis sur la touche par l’armée de l’air après la défaite de 1967 contre Israël, l’ancien pilote de chasse prend de l’âge et du ventre. Un jour torride, les minimes de l’équipe masculine de natation du club investissent le bassin des vieux phoques pour leur entraînement. L’eau, «à nouveau mouvante, vivante, barattée et sillonnée en tous sens par des chairs dont certaines ont la blancheur et la délicatesse de celle des flétans», devient une mer en miniature. Une mer «originelle, matricielle», d’où Ni’mat va surgir comme un être de chair et de sens.

Dans ce club Ma’adi, sous les mains savantes et médicales du masseur Abou Hassan, il fait sur lui-même des découvertes insoupçonnées. Et regarde désormais d’un autre œil son domestique Islam, un superbe adolescent originaire de Nubie. Très vite, la passion et l’amour explosent entre le soldat vieillissant et le jeune serviteur.

Mohamed Leftah aurait pu se borner à raconter une histoire d’homosexualité en pays musulman. Mais l’écrivain marocain exilé en France, né en 1946 et aujourd’hui décédé, va plus loin. Il décrit le dernier combat du Captain Ni’mat – l’acceptation de son homosexualité, après quarante ans d’un mariage heureux – comme «une forme de résistance au groupe, à l’oralité bavarde et à ses clichés, une affirmation du moi, de l’individu dans sa singularité unique, toutes notions qui demeurent quasiment du domaine de l’impensé, voire de l’impensable», chez l’écrasante majorité des compatriotes de Ni’mat, dans une Egypte soumise à la montée de l’intégrisme.

Leftah/Ni’mat dénonce «les loups hurlants, les inquisiteurs implacables, les professionnels de l’amalgame». Il postule qu’en lieu et place de la noble virilité arabe des Bédouins du désert d’Arabie, policée par des siècles de raffinements citadins, ses contemporains pratiquent un culte de «la force nue». Et Leftah d’interroger: «Quoi de surprenant alors si ces mâles (…) se livrent avec ivresse et rage à une virilité ensauvagée, généralisée, sans limites et dont pâtit en premier (…), la moitié du ciel: les femmes.»

Le dernier combat du Captain Ni’mat a reçu cet automne le Prix littéraire La Mamounia. Dotée de 20 000 euros et remise pour la deuxième fois par le célèbre hôtel du même nom à Marrakech, cette distinction est la seule au Maroc à récompenser à titre privé un écrivain marocain de langue française. L’an dernier, le jury avait élu Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine (Flammarion). L’auteur y relate l’endoctrinement de jeunes garçons poussés par des fanatiques religieux à faire sauter un hôtel de Casablanca. Et cela quelques mois avant l’attentat terroriste de la place Jamaa El-Fna à Marrakech en avril dernier. L’élection cette année du roman de Leftah confirme que le jury du Prix La Mamounia ne recule pas devant des choix exigeants et courageux.

 

«Le dernier combat du Captain Ni’mat» de Mohamed Leftah, Editions de La Différence, 2011, 157 p.


 

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