
Si vous êtes un-e fidèle de Yagg, vous connaissez sûrement déjà 2Fik,
photographe, vidéaste et performer ouvertement gay que nous suivons
régulièrement dans nos pages. Homosexuel, arabe, musulman, français,
canadien, marocain: dans ses œuvres, il se met en scène sous les traits
de plusieurs personnages, il questionne ses multiples identités, ses
différentes cultures, le poids de la religion, de l'intégrisme, les
clichés dans la communauté gay, etc.
Le 27 septembre dernier, Valérie Trierweiler, qui accompagnait François Hollande à New York, a rendu visite à The Invisible Dog, la galerie qui a le vent en poupe en ce moment et qui a été créée par un Français, Lucien Zayan, à Brooklyn.
2Fik, qui poursuit une collaboration avec la galerie new-yorkaise entamée il y a plus d'un an, était présent. L'occasion pour Yagg de faire le point sur cette rencontre et son travail d'artiste.
Tu as rencontré cette semaine la Première dame de France. Qu'est-ce que vous vous êtes dit?
La situation était assez amusante: j’étais à The Invisible Dog pour une
résidence artistique afin de travailler sur ma prochaine série. Ce
matin-là, je venais de finir la préparation de mes silhouettes pour mes
photos et je m’apprêtais à shooter Les Danseuses Bleues de
Degas quand Mme Trierweiler est arrivée, accompagnée de la femme de
l’Ambassadeur de France aux États-Unis et de son entourage de sécurité.
C’était une visite totalement privée et aucun journaliste ne la suivait.
Elle devait donc trouver cette visite fort agréable…
Je me suis trouvé face à une femme très attentive et curieuse, qui a
pris le temps d’échanger avec moi. Je lui ai présenté mon travail et
expliqué mon processus créatif ainsi que les sujets que je traite dans
mon art, c’est-à-dire la notion d’identités, l’immigration, le genre ou
encore le féminisme.
Je crois savoir que tu as évoqué avec elle la différence de réception de tes œuvres en France et en Amérique du Nord, c'est ça?
C’était un des sujets que nous avons rapidement évoqués. Je ressens que
mon travail est perçu différemment en France et en Amérique du Nord.
D’une certaine façon, c’est totalement logique car ma façon de voir
l’identité a beaucoup évolué depuis que j’habite à Montréal. Ça fait 9
ans maintenant que j’y suis. Ma vision est donc devenue plus
nord-américaine qu’avant. Le traitement de l’identité l’est donc devenu
aussi.
De plus, le fameux clash entre le modèle d’assimilation à la
française et celui de l’intégration à la québécoise ou étasunienne est
réel. Je ne saurais dire lequel des deux systèmes est le meilleur mais
il est sûr qu’ici, les différences sont mises en avant et sont souvent
sources de fierté et de richesse culturelle.
C’est pour cela que mon travail est perçu différemment à Paris ou à Brooklyn: ma façon de représenter mes personnages peut paraître très caricaturale en France mais sera perçue comme réaliste en Amérique du Nord.
Je me base sur les réactions que j’ai eues lors de mes expositions
dans plusieurs villes du Canada et à Brooklyn. À Paris, c’est surtout la
réaction des personnes à qui je montre mon travail qui me sert de
référence. Je n’ai jamais encore exposé à Paris.
La montée des intégrismes religieux, quels qu'ils soient, mais aussi d'une certaine islamophobie, ça t'inquiète?
Il est évident que la montée des intégrismes, religieux mais aussi
communautaires, m’inquiète profondément. J’ai l’impression que depuis le
11-Septembre, une sorte de cabale anti-islam s’est mise en marche. D’un
autre côté, j’ai l’impression qu’un communautarisme religieux s’est
fortement développé (autant en France qu’au Canada ou aux États-Unis) en
réponse à ce débalancement. Quand le focus est mis sur une communauté,
celle-ci réplique, à sa façon.
Je continue à penser que les croyances et coutumes religieuses sont de l’ordre de la sphère personnelle et intime et ne devraient en rien être dans l’espace public ou devenir l’objet d’un quelconque jugement ou préjugé.
Enfin, à ce jour, nous sommes tous et toutes des produits mondiaux et
métissés. Il n’y a plus vraiment de logique entre le faciès, la
religion, la culture et les us et coutumes. On peut être arabe,
agnostique, ne pas savoir cuisiner marocain mais faire de super bons
tiramisus.
Ton travail est reconnu à New York, mais pas encore à Paris. Ça t'énerve?
Ça m’a énervé, voire même blessé à un moment mais je pense que cela
était dû à ma nostalgie affective avec Paris. Je pensais que j’avais
besoin de me sentir reconnu là-bas pour bien vivre ma réussite ici. Mais
aujourd’hui, je me dis que je n’ai vraiment pas besoin de l’aval du
milieu artistique parisien pour me sentir rassuré sur la qualité de mon
travail.
Depuis ma première expo en 2009, j’ai exposé une dizaine de fois et
ai été invité dans plusieurs universités pour faire des présentations à
des étudiantes et étudiants en gender studies ou en sociologie. J’ai
même eu l’occasion d’être un sujet de recherche! Je me dis donc que mon
travail doit être quand même pertinent pour que cela fonctionne aussi
bien.
Enfin, il se peut que mes photos soient exposées bientôt à Paris donc
on verra ce que ça va donner. Vous découvrirez alors ma première série 4
ans après les Montréalaises et les Montréalais, mais mieux vaut tard
que jamais. Dans tous les cas, je suis impatient d’avoir le feedback du
public parisien. Mais n’oublions pas que ma carrière artistique a été
lancée à Montréal depuis Paris grâce à une interview et un portfolio
dans un magazine [Têtu, ndlr] en 2006! Comme quoi, il y a des Parisiens qui ont du flair…
Que prépares-tu pour ta deuxième expo à The Invisible Dog et quand pourra-t-on la voir?
Ma deuxième expo porte sur les peintures célèbres. Je remets en scène
mes personnages dans des remixes de toiles classiques. Par exemple, Autoportrait à l’oreille coupée, de Van Gogh est devenu Autoportrait à la rage de dent
avec Alice, mon personnage de fashionista franco-libanaise. Dans cette
série, on est moins dans le réalisme et plus dans le fantasme et
l’imaginaire. Comme toujours, j’essaie de rester dans l’actualité et de
traiter le tout avec humour tout en gardant un message sérieux en
filigrane. Cette série sera exposée fin avril 2013 à Brooklyn, puis
passera par Toronto et Montréal. Peut-être qu’elle viendra à Paris en
2014. Mais avant de voir cette deuxième série, il faudra voir la
première!
Photo (de gauche à droite: Valérie Trierweiler, Lucien Zayan, directeur de The Invisible Dog et 2Fik): Simon Courchel
Mis en ligne le 30/09/2012









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